L’actu des artistes

Lin Delpierre

1997) capturer Kyoto et construire un récit

En 1997, dans le cadre d’une résidence à la Villa Kujoyama, le photographe français réalisait la série “Aux Interstices des Cibles”. un article de Henri Robert / 28.10.2021

© Lin Delpierre

Lors d’un séjour de quatre mois à la Villa Kujoyama à Kyoto — fondée sur les hauteurs de la ville sur proposition du poète Paul Claudel, ancien ambassadeur de France au Japon —, le photographe Lin Delpierre, né en 1962 à Bayonne, se donne pour mission d’« attraper du réel ». Pour ce faire, il décide de « photographier Kyoto à travers trois machines de vision ».

L’opportunité offerte par la résidence, qu’il juge propice au travail photographique, une pratique « claustrale », l’amène à passer de longues heures dans sa chambre. « Sur la télé du salon passaient en continu des films d’Ozu, de Godard, des feuilletons japonais sentimentaux qui alimentaient de larmes les capillarités phosphorescentes du paysage au loin. Plongé artificiellement dans l’intimité de toutes les héroïnes de soap opéra, et me nourrissant des leurres de celles qui les regardent, j’ai dévoyé le programme narratif en y greffant mes propres fictions, mes obsessions, mes désirs, mon inquiétude et jusqu’à mes déplorations », explique le photographe à Pen. Pour réaliser son ambition, la première étape fut d’ordre technique, nécessitant l’acquisition de matériel.

Monter un récit

L’ artiste précise ainsi : « le triptyque s’articule de la manière suivante : le carré à gauche (fenêtre du lunaire Hasselblad 501) obtenu à partir d’un positif de type ektas ; au centre, une vue en couleur (d’après négatif) à la chambre 4X5 (paysage urbain, ou interstitiel, qui s’accorde à l’état subjectif d’une passante ou d’un personnage, d’une instance extérieure qui n’est pas celle du photographe) et, enfin, sur le panneau de droite, le fulgurant rectangle noir et blanc du Leica m3. Nous obtenons des modulations de temporalités propices à une narration. » La composition de ces récits passe alors par des punaises, qui fixent au mur les épreuves.Lin Delpierre « retranche, ajoute, appareille les éléments selon la résonance du matériau, sa potentialité narrative, [je] composais, comme on fait un poème, un drame qui n’était qu’affleurement de visages, de figures, et de choses. »

Ces triptyques présentent des urbanités, des paysages, des portraits, des natures mortes, des scènes de vie sociale, associent noir et blanc et couleur. À travers ces trois plans de coupe, Lin Delpierre se veut « un narrateur qui renoue avec sa mémoire. » Il assimile son travail à celui d’un « monteur suturant des chutes jusqu’à la figuration d’un drame… Par attraction, aimantation, une forme se génère à partir de multiples lectures.. »

L’artiste insiste sur les possibilités offertes par les outils techniques utilisés, les possibilités de chaque machine « plasticité, coupe, frontalité,  faux-fuyants : la chambre grand format exalte des qualités descriptives jusqu’aux profondeurs du plan ; le Leica entaille, happe, ou au contraire féminise la surface irradiée ; et le moyen format, avec sa teneur suspensive, complète le dispositif. »

Au regard du processus mis en place, ce montage doit être lu comme une ligne de temps, « à la surface de laquelle se cristallise la pensée d’un personnage (qui n’est pas forcément dans le cadre) ».

Pour découvrir un autre aspect du travail de Lin Delpierre, en 2020 il publiait avec l’auteur François Laut l’ouvrage La Voiture du paysage, dans lequel l’œuvre du peintre Gustave Courbet était confrontée à son jura natal.

Aux Interstices des Cibles (1997), une série photographique par Lin Delpierre à retrouver sur son site internet.

© Lin Delpierre

© Lin Delpierre

© Lin Delpierre

© Lin Delpierre

© Lin Delpierre

2020) La voiture du paysage

2 ans de photographies sur les traces des paysages de Franche Comté où vécut le peintre Gustave Courbet et qui l’ont inspiré.

C’est ainsi que Gustave Courbet désignait la carriole entraînée par l’âne Gérôme – du nom de son rival bonapartiste de Vesoul – à travers les paysages de son Doubs natal.Munis d’une voiture tant soit peu plus puissante, l’écrivain François Laut et le photographe Lin Delpierre ont parcouru les plateaux et vallées de ce qui fut à la fois le pays de son enfance, son motif privilégié et, étendu à la Suisse, sa terre d’exil. Du pays des grottes aux chaînes alpines, du Puits-Noir, près d’Ornan, aux sommets vus du lac Léman, en passant par les plus hautes et les plus basses heures de l’histoire de Paris, c’est un parcours de fond en comble qui permettra au lecteur, dans le prolongement du bicentenaire de la naissance de l’ar-tiste, de découvrir d’un autre œil certains des sites célèbres de ses peintures, et de reconstituer, parmi toutes les vies de Courbet, celles qui sont peut-être les plus méconnues.

Car aux cinq séries de huit photographies, regard d’un pho-tographe contemporain sur le territoire pictural d’un peintre du XIXe siècle, répondent autant de textes qui, s’appuyant sur les images, ouvrent encore le champ en citant d’abondance les peintures et les écrits de Courbet. La moins savoureuse de ces citations n’est pas celle-ci : « On est obligé de rencontrer dans la vie des photographes partout et on finira par en trouver dans le beurre et sur la soupe, il faut se résigner. » On pourra goûter l’humour dont témoignent les auteurs en la plaçant en tête d’ouvrage ; mais alors on devra apprécier de même la conséquence qu’ils en tirent dans leur dialogue entre écrit et photographie. Comme ils l’expliquent : si les images de Lin Delpierre racontent une histoire à leur manière, les textes de François Laut, eux, font naître d’autres images encore.Au carrefour de la vie parisienne et de l’exil suisse, le Jura, point de départ et d’éternel retour, agit ainsi comme un révé-lateur des thématiques et des pratiques de Courbet, de son rapport à la nature, de ses relations avec son entourage et son époque, avec ses amis de cœur et ses mécènes, hommes et femmes. Véritable fonds de l’artiste, il lui fournit le sujet de beaucoup de ses tableaux et peut-être la matrice de ses conceptions réalistes : « Pourquoi imaginer un paysage quand on a la nature de son pays devant soi ? J’m’en fous où je me mets, c’est toujours bon si j’ai la nature sous les yeux ! »









SignumX2 , l’intimité des sons et des images

Collaboration de deux artistes, Jean-François Cavro et Lin Delpierre, associant le son et l’image (vidéo & photographie).Aux interstices du documentaire et du poétique, ils dérivent (*) à travers les villes depuis leur rencontre à Kyoto (où il furent résidents à la Villa Kujoyama) en 1997. Poursuivent leur collaboration à Montevideo, Pékin, Bamako, Kolkata, Puebla (Mexique), Queretaro (Mexique).
Le son et l’image, ici,  ne se résolvent pas à s’illustrer mutuellement, mais, conspirant à une intimité de lieu et de temps, visent, l’une et l’autre, à la plénitude de leurs signes (signumX2) à l’endroit même de leur séparation. 
L’image, idéalement, se présenterait, davantage comme un hors champ; elle prendrait
la place d’une sonorité vacante, et ferait le guet au-delà des bruits.

Et le sonore agirait là où n’accède pas l’image. 
Pivotant autour de l’axe du son, et porteuse en cela de matérialité dispersée, l’image se plait à glisser comme un travelling immobile jusqu’a la marge du silence. 

06> 2021 ) Barheim

10>12 2021) « Mexique »